Donner davantage d’importance à l’herbe pâturée

Chez Christophe Chaize, éleveur dans la Loire. Mieux gérer les stocks d’herbe sur pied et le pâturage tournant afin de lâcher les animaux plus tôt en fin d’hiver puis les rentrer plus tard en fin d’automne. Telle est la stratégie retenue par cet éleveur pour réduire ses coûts de production.

L’herbe pâturée est la ration la moins coûteuse pour un ruminant. Allonger le temps de présence des animaux en pâtures en les lâchant plus tôt puis en les rentrant plus tard va dans le sens d’une réduction des coûts de production mais est également en phase avec les évolutions tendancielles du climat. C’est la seule façon de réduire la durée de la période d’hivernage, laquelle est aussi la plus coûteuse côté temps de travail.

Limiter le temps de présence en bâtiments, c’est moins de stocks de fourrages et de paille à constituer, puis à utiliser. Autant d’évolutions qui contribuent à réduire les frais de mécanisation. Mais obtenir de bonnes performances à l’herbe oblige à être pointu sur la gestion des lots pour être en mesure de proposer le plus longtemps possible une herbe de qualité. Gérer l’herbe et les stocks sur pied, c’est forcément opter pour du pâturage tournant, lequel doit être conduit de façon pointilleuse pour — dans la zone charolaise — nourrir des bovins huit à neuf mois sur douze avec la seule herbe pâturée. C’est en tout cas la solution retenue par Christophe Chaize, éleveur et engraisseur à Pouilly-les-Nonains, à moins de 10 kilomètres du centre de Roanne.

Quinze ans de conseil en élevage

Passionné par l’élevage, la génétique et la notion de performances raisonnées, en phase avec la maîtrise des charges, Christophe Chaize s’est installé en 2012 sur l’exploitation familiale (65 ha parfaitement groupés et 50 vaches charolaises) après avoir été pendant 15 ans technicien à Bovins Croissance dans ce département de la Loire. « J’ai cherché à mettre en application différents volets auxquels j’avais été sensibilisé au cours de ces quinze années. Quand je quittais une exploitation, je me disais que tel ou tel mode de conduite gagnerait plus tard à être mis en application chez moi. Quand on est technicien, on apprend beaucoup en analysant comment les autres travaillent. »

Dans les années qui ont suivi son installation, Christophe Chaize a donc cherché à façonner un cheptel et une conduite d’élevage qui aille dans le sens de bonnes performances techniques et économiques en réduisant temps de présence en bâtiment et stocks de fourrages, lesquels sont uniquement composés de foin. L’exploitation initiale se compose désormais de 75 hectares pour 55 vêlages par an centrés sur novembre avec un taux de renouvellement de 20 à 25 % et un poids de carcasse moyen de 480 à 500 kilos pour les réformes. « J’ai une bonne demi-douzaine de vêlages en février-mars. Je ne cherche pas à les supprimer. Ces vaches sont un atout pour valoriser l’herbe car leurs besoins ne sont pas synchrones au lot en vêlage de fin d’automne. Ces tardives sont bien adaptées pour finir de faire le tour des parcelles. Elles sont rarement rentrées avant mi-janvier. »

Analyse des coûts de production

Le second moteur pour aller dans le sens de l’allongement de la durée du pâturage est lié à l’analyse des coûts de production. Un travail réalisé par Actis, l’OP dont Christophe Chaize est adhérent, lui permet de comparer ses chiffres à des exploitations similaires. « C’est très formateur. Cela a fini de me convaincre de l’importance de contenir les coûts de mécanisation sans déroger au système 'tout foin'. J’ai en propriété deux tracteurs et la chaîne de récolte des fourrages. Mais c’est à peu près tout : pas de pailleuse, pas de mélangeuse, pas de dessileuse… J’affourage à la main. Avec des bottes hautes densités judicieusement posées une fois par semaine dans le couloir devant les auges, c’est vite fait. » Tous les deux jours, la paille est sommairement disposée dans les cases avec la fourche du tracteur et les animaux finissent de l’étaler. La ration 100 % foin complétée avec du méteil grain maison des femelles d’élevage est un atout pour limiter les besoins en paille.

Premiers lâchers le 17 février

En cette fin d’hiver 2019, Christophe Chaize a mis à l’herbe ses premiers lots de génisses le 17 février. Et il ne s’agissait pas de lâchers « subits », consécutifs à un manque de stocks. Ils étaient parfaitement raisonnés, correspondant à cette volonté d’allonger le temps de présence en pâtures. « Faute de fortes pluies cet hiver, les prairies n’étaient pas véritablement mouillées et la météo annonçait plusieurs jours de temps sec. » Mais même si l’année est plus humide, mon objectif est de lâcher mes premiers lots au plus tard début mars, alors que la période classiquement retenue sur la zone est la première quinzaine d’avril. « Je regarde beaucoup les prévisions météo. Je cherche à tout anticiper en conséquence (mises à l’herbe, apports d’engrais où de fumier…). »

Située dans la plaine de Roanne, l’exploitation est à un peu plus de 300 mètres d’altitude. « J’anticipe à l’automne les parcelles sur lesquelles auront lieu les premiers lâchers en fin d’hiver de façon à conserver du stock sur pieds. » Et de reconnaître que ce mode de conduite est favorisé par la nature des sols. La plupart sont sur des alluvions à potentiel modeste mais bonne portance. Ils présentent l’avantage de se réchauffer rapidement, favorisant un démarrage précoce de la végétation. Et Christophe Chaize de souligner l’importance d’avoir une très bonne connaissance du potentiel des parcelles. Réussir la gestion de l’herbe et la rotation des lots c’est aussi beaucoup d’observations. « Il y a des jours plus 'poussants' que d’autres. Le végétal ce n’est pas des mathématiques, c’est de la biologie. Il faut s’adapter au rythme de la nature. Toutes les années ne se ressemblent pas côté météo, il m’a fallu trois ans de recul pour bien caler la rotation avec un très fort chargement instantané et un changement de paddock quotidien. »

Une bonne croissance à l’herbe

Mais une fois ce redécoupage réalisé et que tout est organisé, faire tourner les lots n’a rien d’insurmontable. « J’ai quatre lots de vaches suitées et les deux lots d’une douzaine de couples avec les mâles les plus précoces sont prioritaires. Quand il n’y a ensemble qu’une petite quinzaine de vaches suitées, les animaux sont plus calmes, donc profitent mieux. »

Pour l’ancien technicien, une bonne croissance à l’herbe est la conjonction de quatre paramètres. « C’est d’abord une bonne gestion de l’herbe. C’est ensuite une bonne génétique. Puis un bon sanitaire. Pour les broutards, je ne fais pas d’impasses côté traitements. C’est enfin des sols sains et des parcelles 'confortables' pour ruminer en toute quiétude. La protection des haies et des arbres est un plus important. J’en ai replanté en plein milieu d’une parcelle pour permettre une meilleure protection des vents du nord et de l’ouest."

Tous les mâles sont complémentés

Une fois à l’herbe, les mâles ont un nourrisseur à libre disposition situé près du point d’eau (voir graphique). Mais le fait de stimuler la lactation des mères et l’appétit des veaux avec une herbe toujours appètente fait que les broutards le fréquentent modérément. « Les deux lots de l’an dernier ont consommé une moyenne de 300 g/t/j sur les trois premiers mois de pâture et 1,5 à 2 kilos les trois mois suivant, période au cours de laquelle ils ont réalisé un GMQ moyen avoisinant deux kilos/jour permettant, pour le lot des plus précoces, de les vendre à 500 kilos vifs à 9 mois."

La sécheresse de l’an dernier a forcément été pénalisante. Les lots ont malgré tout valorisé la seule herbe pâturée et les repousses et dérobées sur les parcelles avec un précédent céréales. De mars à décembre, il y a classiquement huit passages d’animaux sur les parcelles uniquement pâturées. Cela favorise le développement des légumineuses et en particulier le trèfle blanc. Des sursemis de chicorée et plantain ont été réalisés dans certaines parcelles pour favoriser la production en période sèche.

Les priorités côté emploi du temps

« Le temps de travail pour faire tourner les lots est un faux débat. À chacun ses priorités. Je préfère passer du temps à gérer mes parcelles, mes paddocks et mes clôtures plutôt que faire des heures de tracteur pour faire des stocks, les distribuer et gérer paille et fumier. »

L’exploitation sur laquelle sont conduites les vaches suitées inclut 25 hectares labourables (12 ha de prairie temporaire et 13 ha de méteil et épeautre). « Après la moisson, je favorise les repousses où je sème quelque chose pour permettre un pâturage. Toutes les repousses peuvent être pâturées. Une Charolaise en fin de gestation n’est pas difficile. J’ai essayé différents couverts mais sans trouver la solution idéale. Je suis en revanche certain que la constitution de stocks sur pied sur les parcelles en culture est une technique qui gagnerait à être étudiée de plus près pour gagner des jours de pâturage supplémentaire en particulier en arrière-saison. » Cette conduite serait également en phase avec les évolutions constatées pour le climat avec des printemps globalement plus précoces suivis de belles arrières saisons.

François d’Alteroche, Réussir Bovins Viande